Les Rimbaudelaires, l’ALAMO
Léna Bichon, Natacha Macaud et Mélissa Pain
C’est après la Seconde Guerre mondiale qu’apparaît le premier ordinateur et c’est lorsque l’informatique est en plein développement, en 1960, qu’apparaît l’Oulipo (l’Ouvroir de Littérature Potentielle), un groupe anti-surréaliste qui mélange littérature et mathématiques et qui a pour but de découvrir de nouvelles potentialités du langage et de moderniser l’expression à travers des jeux d’écriture.
L’Oulipo est fondé en 1960 par le mathématicien François Le Lionnais et l’écrivain Raymond Queneau. Pour éviter toute confusion dans l’esprit du public entre les activités oulipiennes et certaines expériences informatiques qui n’étaient pas liées au projet du groupe, Paul Braffort et Jacques Roubaud ont créé l’ALAMO (ou Atelier de Littérature Assistée par la Mathématique et les Ordinateurs) en 1981, qui est le prolongement informatique de l’Oulipo se consacrant exclusivement au couple “Littérature / Informatique”.
L’ordinateur est utilisé pour faire coïncider une forme et un contenu : l’auteur lui fournit un éventail de structures (une forme fixe, un schéma narratif, un modèle syntaxique) et/ou sélectionne ce que produit la machine pour proposer une réalisation spécifique que l’on peut nommer “création assistée”.
Nous présenterons dans cet article Les Rimbaudelaires, œuvre provenant de l’ALAMO et qui est composée de sonnets que n’ont écrit ni Rimbaud ni Baudelaire. Il s’agit d’une œuvre considérée comme un centon, c’est-à-dire une “œuvre littéraire ou musicale constituée d’éléments repris à une ou plusieurs autres œuvres et réarrangés de manière à former un texte différent”1. Le terme est d’origine latine (cento) et désigne un morceau d’étoffe fait de plusieurs pièces. Le “moule” des Rimbaudelaires a été obtenu en réduisant “Le Dormeur du val”, poème d’Arthur Rimbaud, en un squelette dépourvu de “mots pleins” (substantifs, adjectifs et verbes). Ces derniers sont ensuite remplacés par un vocabulaire venant tout droit de Charles Baudelaire2. Les Rimbaudelaires est donc une œuvre dont l’intertextualité est visible dès le titre. Le créateur des Rimbaudelaires n’est indiqué nulle part dans le texte de présentation, mais en accédant au code source nous avons pu trouver le nom de Jacques Roubaud à côté de l’entrée “Creator“. Il semble donc être à l’initiative de ce projet.
Nous nous demanderons en quoi les Rimbaudelaires gardent une unité littéraire malgré l’intervention du hasard due à l’informatique. Pour y répondre, nous analyserons dans une première partie trois poèmes à la croisée de Rimbaud et Baudelaire ayant été générés aléatoirement, avant de voir dans une seconde partie les contraintes formelles et thématiques de ces sonnets. Enfin nous présenterons quelques-unes des clefs de compréhension de ces textes, et soulignerons les limites de ce dispositif poétique.
Des poèmes à la croisée de Rimbaud et de Baudelaire

Fig. 1 – “Le Dormeur du souvenir”, version A (capture d’écran du site de l’ALAMO)
Les poèmes sont tous différents sur le fond puisque, d’un poème à l’autre, la combinaison de mots générés par l’ordinateur n’est pas la même, même si la forme reste toutefois identique. Nous avons pris trois versions au hasard pour pouvoir les analyser.
Tout d’abord, nous allons nous pencher sur la version A dont le titre est similaire au titre du poème original de Rimbaud : “Le Dormeur du val”. En effet, nous retrouvons bien le terme “Dormeur” dans le titre “Le Dormeur du souvenir”. Nous pouvons voir que le poème est un sonnet (composé de deux quatrains et deux tercets). Les vers sont tous des alexandrins. Dans ce poème on trouve, comme l’on peut s’y attendre avec le terme “dormeur” dans le titre, le champ lexical du sommeil avec des termes comme “sommeil” aux vers 3 et 9, puis “somme” au vers 10. Le thème principal de ce poème est donc le sommeil, mais avec la prédominance des termes péjoratifs on peut penser qu’il ne s’agit pas simplement du thème du sommeil, mais bien du thème de la mort (comme dans le poème original de Rimbaud).
Le “dormeur” mentionné dans le titre est peut-être une allusion à la mort elle-même, car dès le premier vers nous retrouvons : “C’est un flot de musique où roule une blessure”. L'”enfer” au vers 3 est d’ailleurs mis en relief par le rejet du vers 2. Il peut donc s’agir de l’endroit décrit dans le poème. De plus, au vers 5, l'”archer riche” peut être vu comme une référence au poème “L’Albatros” de Baudelaire, dans lequel l'”archer” est un symbole de mort, puisque c’est lui qui menace l’albatros. Cela renforce bien l’idée selon laquelle ce poème parle de la mort ou de quelqu’un en train de mourir, comme nous l’indiquent aussi le participe présent “mourant” au vers 6, et l’indication “il est mort” au vers 11.

Fig. 2 – “Le Promeneur du mensonge”, version B (capture d’écran du site de l’ALAMO)
La version B générée par le code des Rimbaudelaires s’intitule “Le Promeneur du mensonge”. Bien que la forme du titre de Rimbaud soit conservée, nous constatons que le sens est entièrement modifié. Le poème garde néanmoins sa forme poétique.
Le tout est couplé à une antithèse puisque la richesse est un mensonge. On perçoit cela dès le titre (“Promeneur du mensonge”), puis on le retrouve au vers 5 avec “voleur riche”, qui, par l’oxymore, reflète le mensonge.
Nous remarquons donc de nombreuses différences par rapport au “Dormeur du val”. Le thème du sommeil, qui est un thème prédominant chez Rimbaud, n’est ici évoqué qu’une seule fois au vers 12 : “Les sommeils”. Nous retrouvons certains champs lexicaux comme celui de la nature qui amène l’évocation d’une promenade en plein air, faisant écho au titre “Le Promeneur du mensonge”. Cependant, nous pouvons parfois remarquer une connotation péjorative : “ciel de nature où monte une morsure” au vers 1, “le soleil de la poitrine pure / Mord” aux vers 3-4, ou encore “le lent étang gris” au vers 6. Tout ceci laisserait penser que la nature est menaçante.

Fig. 3 – “Le Génie du vallon”, version C (capture d’écran du site de l’ALAMO)
Enfin, la version C des Rimbaudelaires s’intitule “Le Génie du vallon”. Parmi les trois versions, ce titre semble être le plus éloigné du poème original de Rimbaud puisque l’on retrouve simplement la thématique de la nature avec le “val” qui devient le “vallon”. La structure du poème est évidemment la même que dans les deux premières versions.
Déjà présent chez Rimbaud, le champ lexical de la nature est prépondérant avec les substantifs “vallon” (dans le titre et au vers 4), “savane” (vers 1), “fleur” (vers 1 et 13), “glaïeuls” (vers 2), “tilleul” (vers 4), “étang” (vers 6), “fruits” (vers 9 et vers 14), et “campagne” (vers 11). Cela crée une atmosphère assez légère avec le mélange d’eau, de fruits et de verdure. Les éléments évoqués sont des topoï d’une description bucolique qui parle forcément à l’imaginaire du lecteur et qui renvoie une image positive.
Cependant, à ce champ lexical de la nature reposante est entremêlé celui des couleurs qui semblent connotées péjorativement, comme “ombre” (vers 1), “sombre” (vers 3) qui rime d’ailleurs avec “ombre” et le renforce, “obscure” (vers 5), “noire” (vers 5), “rouge” (vers 9), et “verdâtre” (vers 10 et vers 14) qui est construit avec le suffixe péjoratif en “-âtre”. Toutes ces couleurs sont assez ternes et sombres, ce qui brise l’horizon d’attente du lecteur qui aurait pu s’attendre à des couleurs vives et colorées dans une nature luxuriante. Cet enchevêtrement entre la nature et les couleurs ternes change l’atmosphère qui devient sombre et pesante, celle d’une nature éteinte, froide voire abîmée. Nous pouvons également repérer trois termes négatifs dans ce poème qui accentuent cette pesanteur : “lourdement” (vers 2), “effrayé” (vers 7) et “moisirait” (vers 10). Cette lourdeur était d’ailleurs présente dans la version B dans laquelle la nature semblait menaçante comme nous l’avons vu précédemment.
À cette thématique centrale s’ajoute celle du sommeil que l’on trouve également dans “Le Dormeur du val” et dans la version A “Le Dormeur du souvenir”. Nous pouvons en effet relever trois locutions appartenant à ce champ lexical : “dort” (vers 7), “il dort” (vers 9 et 13) et “les sommeils” (vers 12). Contrairement à la version originelle et à la version A, la thématique du sommeil n’est pas du tout liée à celle de la mort. Ici le sommeil semble positif et reposant. Ce champ lexical peut d’ailleurs être associé à celui de l’enfance. Effectivement, le titre “Le Génie du vallon” est une périphrase pour désigner le sujet du poème qui est “Un enfant gauche” (vers 5). Contrairement aux autres versions, le personnage du poème est un enfant, ce qui offre de nouvelles perspectives d’interprétation : l’isotopie du sommeil peut être associée à celle de la fragilité à travers les mots “effrayé” (vers 7), “surprise” (vers 8), “bénis-le” (vers 11) et “il est sourd” (vers 11). La thématique de l’enfance peut donc être comprise dans le sens de l’innocence, de la fragilité et de la pureté. Cela semble être une interprétation possible puisqu’il s’agit d’un thème récurrent dans les poèmes de Baudelaire dont sont tirés les mots pleins de sens de ce poème.

Fig. 4 – Banque de mots des poèmes
(capture d’écran d’un extrait du code du programme des Rimbaudelaires du site l’ALAMO)
Nous pouvons constater que les thématiques les plus récurrentes sont celles de la nature et du corps humain qui se trouvent dans nos trois versions, mais également dans la version originale de Rimbaud. Dans l’ensemble, on retrouve également le vocabulaire baudelairien attendu, c’est-à-dire un vocabulaire plutôt sinistre, ce qui indique bien la présence du poète maudit et fait écho à son recueil Les Fleurs du mal.
Ainsi, nous pouvons dire que ce système de filtrage par le lexique est réussi. Comme dans une recette, nous retrouvons les bons ingrédients pour produire un poème ayant un fond et un sens poétique malgré une création assistée, sans réelle créativité imaginative, qui repose sur une programmation informatique.
Des contraintes formelles et thématiques
Mode d’emploi des poèmes

Fig. 5 – Rimbaudelaires (capture d’écran du site de l’ALAMO)
Avant d’accéder aux poèmes, nous pouvons trouver une sorte de notice, un mode d’emploi qui présente au lecteur le projet des Rimbaudelaires. Puisque c’est un projet de littérature expérimentale, c’est au lecteur de choisir s’il veut jouer le jeu ou non. Il a lui aussi une part de travail et de responsabilité : soit franchir le seuil en essayant de trouver un sens aux poèmes, soit passer à côté de ces derniers. Cette notice nous aide à comprendre les Rimbaudelaires en nous expliquant comment les poèmes sont générés et de quoi ils se composent.
Néanmoins, nous pouvons remarquer qu’elle ne ressemble pas aux notices traditionnelles puisqu’elle est bien loin de la neutralité habituelle des notices dans lesquelles l’auteur s’efface. Ici, nous avons une notice dans laquelle nous pouvons même entrevoir l’avis de l’auteur, surtout par la présence du modalisateur “bien sûr” à la ligne 5 qui marque la certitude de l’auteur.
Les contraintes stylistiques
Les Rimbaudelaires sont construits selon une contrainte stylistique très précise et cadrée. En effet, pour que les poèmes générés aléatoirement puissent avoir un sens, il faut que la structure du poème, appelée “squelette”, soit rigoureuse. Les contraintes stylistiques peuvent être divisées en plusieurs sous-contraintes. Tout d’abord, il faut que les mots pleins de sens (noms, adjectifs, verbes, adverbes) de Rimbaud soient remplacés par des mots de la même nature chez Baudelaire. Par exemple, le premier mot du titre “Dormeur” doit impérativement être remplacé par un autre nom commun, comme “Promeneur” ou “Génie” dans nos versions B et C. Au vers 1, le verbe “chante” du poème originel doit être remplacé par un autre verbe, c’est-à-dire “roule” et “monte” dans nos versions. De la même manière, l’adjectif postposé “fière” de Rimbaud devient l’adjectif postposé “pure” ou “sombre” au vers 3. Il en va de même pour toutes les catégories grammaticales des termes empruntés à Baudelaire afin que le poème conserve un sens. D’autre part, en plus d’avoir la même nature, les mots remplacés doivent également avoir les mêmes accords que ceux d’origine. Au vers 1, le nom commun masculin singulier “trou” est remplacé par un autre nom commun masculin singulier, comme “flot”, “ciel” ou “bal” dans nos versions. Les verbes doivent également être correctement accordés, comme “luit” chez Rimbaud qui devient “croit”, “mord” et “rit” au vers 4.
De surcroît, une autre contrainte est celle du nombre de syllabes. En effet, puisqu’il s’agit d’un poème, les règles sont encore plus précises et astreignantes. Les mots remplacés doivent avoir le même nombre de syllabes afin que chaque vers puisse former un alexandrin. Nous retrouvons des mots d’une syllabe comme “lit” au vers 8 qui se transforme en “bal”, “cri” et “trou”, ou de deux syllabes tels “herbes” devenant “anges”, “îles” et “ailes” au vers 2. De plus, toujours du point de vue de la versification, les termes remplacés en fin de vers doivent pouvoir suivre le schéma des rimes. Chez Rimbaud, le vers 1 rimait avec le vers 3, et le vers 2 avec le 4 selon des rimes croisées. Les mots modifiés doivent conserver ces rimes croisées : dans la version A, “blessure” au vers 1 rime bien avec “pure” au vers 3, et pareillement pour “grelots” au vers 2 avec “brûlot” au vers 4.
Toutes ces contraintes sont d’ailleurs explicitées par Jacques Roubaud lui-même. En effet, à l’occasion de l’exposition des Immatériaux au Centre Pompidou, le philosophe français Jean-François Lyotard, connu pour être le théoricien de la notion de postmodernisme, a écrit une préface intitulée “La Raison des épreuves” dans laquelle se trouve un lexique de cinquante mots suivis de leur définition donnée par 26 auteurs différents. Pour l’entrée lexicale “Prothèse”, Jacques Roubaud cite l’exemple des Rimbaudelaires :
Des mots de même nature syntaxique et métrique (les contraintes prosodiques et de rime sont respectées) pris dans les Fleurs du mal de Charles Baudelaire. On obtient ainsi une prothèse poétique d’un auteur nouveau, Rimbaudelaire.3
C’est également ce qu’explique Isabelle Krzywkowski dans e.crire la poésie :
La “création assistée” repose sur une programmation complexe, où l’ordinateur intervient pour faire coïncider une forme et un contenu : l’auteur lui fournit un éventail de structures – une forme fixe, un schéma narratif, un modèle syntaxique, etc. – et/ou de textes ou de mots, que l’ordinateur combine (structures permutationnelles ou variationnelles) et/ou sélectionne (” textes à la manière de”, textes “à votre façon”, etc.) pour proposer une réalisation spécifique.4
Clefs de compréhension des poèmes
Explication du code

Fig. 6 – Première partie du code
(capture d’écran d’un extrait du code du programme des Rimbaudelaires du site l’ALAMO)
Nous pouvons remarquer que le code peut être découpé en trois grandes parties. En première partie (figures 4 et 6), nous retrouvons toute la banque de mots avec les différents corpus numérotés, chaque numéro correspondant à un emplacement précis dans le texte. Ces corpus se composent de mots spécifiquement choisis selon la place qu’ils occupent dans chaque vers, donc tous les mots d’un même corpus doivent être de même nature pour respecter la syntaxe du texte. Ils doivent aussi avoir le même nombre de syllabes afin de respecter la métrique du vers. Par exemple nous pouvons voir dans le corpus 2 (fig. 4) des verbes à la troisième personne au présent de l’indicatif composés de deux syllabes, ou encore dans le corpus 5 (fig. 4) des adverbes de trois syllabes. Enfin, dans plusieurs des corpus, nous retrouvons un autre numéro après certains mots : les mots ayant le même son final sont précédés du même numéro.
Il y a en tout 62 emplacements libres dans le texte alors que dans le code il n’y a que 37 corpus différents. Cela s’explique dans la mesure où les corpus numérotés de 37 à 61 ne renvoient pas à une liste de mots mais à un autre numéro (renvoyant lui-même à l’un des corpus déjà existants et correspondant à un autre emplacement dans le texte). Les corpus de mots peuvent parfois être employés plusieurs fois, augmentant ainsi la possibilité de retrouver plusieurs fois le même mot dans le poème.

Fig. 7 – Seconde partie du code
(capture d’écran d’un extrait du code du programme des Rimbaudelaires du site l’ALAMO)
Dans la seconde partie du code, nous trouvons une série de numéros et de lettres. Les numéros entre crochets correspondent aux corpus vus plus haut, chaque ligne associe deux corpus : cela signifie que les mots qui apparaîtront dans le poème seront des mots qui auront le même son final (donc même numéro dans le corpus), ce qui générera des rimes. On peut voir que sur trois lignes des numéros sont associés de manière différente car, cette fois-ci, ce ne seront pas les mêmes rimes mais les même mots.

Fig. 8 – Troisième partie du code
(capture d’écran d’un extrait du code du programme des Rimbaudelaires du site l’ALAMO)
Enfin, dans la troisième et dernière partie du code, nous pouvons lire le “sonnet” et retrouver le squelette du poème de Rimbaud où chaque strophe est nommée soit quatrain soit tercet, et où chaque ligne est désignée comme vers.
Nous pouvons voir que dans ce squelette, à la place des mots se trouvent des numéros, numéros qui renvoient aux corpus et qui indiquent l’emplacement de chaque corpus dans le poème.
Vrai hasard ou illusion ?
A priori nous pouvons penser que le code engendre nécessairement un résultat hasardeux et imprévisible. En effet, la machine fonctionne comme un générateur aléatoire animé par un code. Le but de ce système informatique est d’utiliser la notion de clinamen5, c’est-à-dire une déviation qui utilise le hasard pour former une œuvre littéraire. Cependant, nous pouvons nous demander s’il ne s’agit pas d’une forme de falsification. En créant un faux auteur par la fusion de Rimbaud et Baudelaire, la machine joue avec le principe de falsification de la littérature. Il s’agit d’une repossession ludique de la littérature puisqu’elle est avant tout un jeu avec les mots, avec les textes. Ce mélange entre Rimbaud et Baudelaire se veut ainsi décalé et loufoque.
Malgré cela, comme nous avons pu le préciser auparavant, ce code suit des règles bien définies, dans la mesure où il suit des contraintes en matière de structure et de sémantique. Ainsi, nous pouvons nous demander si la création des Rimbaudelaires est l’expression d’un vrai hasard ou si le système informatique ne veut pas nous faire croire à une illusion. Le code connaît des règles dont les variantes sont soit préétablies, soit virtuelles. Le lecteur peut choisir entre les alternatives qui lui sont proposées puisque c’est à lui que revient la tâche de cliquer sur la flèche pour générer autant de poèmes qu’il le souhaite et ainsi déjouer le hasard. La forme du sonnet de Rimbaud, par exemple, est prévisible pour chacune des versions que la machine créera. La récurrence de certaines thématiques montre bien que chaque corpus de mots à l’intérieur du code contient des mots proches qui forment une thématique commune. Cela prouve qu’il n’y a en fait pas uniquement du hasard, et que ce fonctionnement est tout bonnement informatique et mathématique.
Il ne faut pas oublier que pour obtenir un résultat A, B ou C, il faut nécessairement passer par une combinaison de mots qui n’est en rien hasardeuse mais bien au contraire concrète, compréhensible et justifiable. Ainsi, même si le résultat est censé être le fruit du hasard, il doit respecter la syntaxe d’origine et ne doit pas interférer avec le rythme du poème. Les mots sélectionnés dans chaque corpus sont tous de même nature et doivent avoir, par exemple, le même nombre de syllabes. Alors que le résultat semble être impossible à expliquer, il ne s’agit là que d’une illusion donnée par la machine. Dans chacune de nos versions, nous trouvons des reprises de mots placés aux mêmes endroits que dans le poème initial, comme dans la version A : “Dormeur” dans le titre, “deux” au vers 4, “souriant comme” au vers 9 et “il fait un somme” au vers 10. Ceci montre bien que le hasard peut parfois créer une reprise à l’identique du mot qui était dans le poème de base. Il se peut même que certains mots soient repris mais déplacés, comme dans la version B : “nature” (vers 1), “trou”, “luit” et “bleu” (vers 8), “rouge” (vers 9). Ou encore “droit” et “haillon” (vers 13).
Le hasard est incertain, et parfois surprenant, en raison de son côté inexplicable et imprévisible. Pourtant, il est presque prévisible que certains mots du poème de Rimbaud refassent surface puisqu’ils font partie du code grâce auquel ces poèmes ont été construits. Nous pouvons donc dire que ce hasard perçu par le lecteur est comme erroné et manipulé par la machine.
Les “limites” des Rimbaudelaires
Cependant, malgré leur structure très cadrée et structurée, les poèmes font face à plusieurs “limites”. Tout d’abord, le fait de devoir garder la même structure (le “squelette”) dans tous les poèmes enferme ceux-ci dans des formes identiques et quasiment invariables. Même si les mots pleins de sens comme les verbes, les substantifs et les adjectifs changent d’une version à l’autre, nous avons vu que les isotopies étaient toujours assez semblables (comme la nature, le corps, le sommeil). La forme en elle-même est figée par les contraintes de la versification, ce qui empêche la surprise et peut favoriser l’impression d’une répétition si le lecteur lit plusieurs poèmes à la suite.
Au-delà de cette potentielle redondance, une autre limite – plus visible – est celle du manque de sens de certains passages des poèmes. Même si la structure respecte des contraintes précises au niveau grammatical et stylistique, nous pouvons remarquer que certaines parties des vers semblent complètement hermétiques. Dans certains cas, les groupes de mots peuvent être interprétés comme des métaphores. Dans la version B, “Les mains dans les regrets” au vers 9 peut par exemple être interprété comme un sentiment de remord si puissant que le personnage y plonge son être, à savoir ses mains. Cependant, d’autres groupes de mots ne semblent pas pouvoir être expliqués, même au sens figuré. Les groupes nominaux expansés “La sœur sur sa grimace” (vers 3 de la version A), “un bal de savane” (vers 1 de la version C) et “un poudreux vallon qui parle” (vers 4 de la version C) par exemple n’ont pas l’air d’avoir de sens. De la même manière, la comparaison dans la version A “Souriant comme / Mangerait un esprit alerte” (vers 9-10) ne signifie rien. La comparaison entre le participe présent “souriant” et le verbe “mangerait” brise la logique de la phrase et empêche le fonctionnement de la figure de style. Enfin, certains vers semblent vraiment incompréhensibles et brisent l’unité de sens des poèmes, comme dans la version C où le dernier vers clôture le poème sur un non-sens : “il a cinq fruits pâles au pâté court” (vers 14).
Cependant, il faut ici rappeler le projet initial des écrivains de l’ALAMO, qui est de jouer avec la littérature sans se prendre au sérieux. Toutes ces limites ne sont pas à concevoir comme des failles des Rimbaudelaires, mais sont liées au côté décalé de ce projet. Les vers qui nous apparaissent comme incompréhensibles peuvent sembler comiques, justement par cette absurdité générée aléatoirement. Pour l’ALAMO, la littérature apparaît comme un jeu ludique et divertissant.
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Comme nous l’avons dit, les Rimbaudelaires sont des sonnets à la croisée de Rimbaud et de Baudelaire dont l’intertextualité est explicite. Les trois versions sur lesquelles nous sommes tombées au hasard nous ont permis d’analyser les formes et les thèmes communs à ces sonnets générés aléatoirement, ainsi que les nouveautés et les divergences qui sont apparues à chaque fois. L’examen du code nous a permis de comprendre la construction des Rimbaudelaires mais surtout de nous questionner sur ce hasard qui ne serait qu’une illusion. Les apparentes limites du projet ont finalement servi à démontrer le caractère ludique voire comique des Rimbaudelaires.
1 Source : https://wikimonde.com/article/Centon.
3 Jacques Roubaud, “Prothèse” dans Jean-François Lyotard et Thierry Chaput (dir.), Épreuve d’écriture, Paris, Édition du Centre Georges Pompidou, 1985, p. 191.
4 Isabelle Krzywkowski, “e.crire la poésie”, ATALA, n° 10, 2007, p. 196. URL : https://www.lycee-chateaubriand.fr/revue-atala/wp-content/uploads/sites/2/2015/10/Atala10Krzywkowski.pdf.
